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sommaire du numéro Retraite... la résistible dégradation

La responsabilité des retraités

Le temps est passé des associations de retraités vouées aux voyages et aux après-midi dansant. Les associations de retraités, ou les unions syndicales de retraités, ont une perception désormais plus revendicative de leur rôle. Je voudrais insister sur ce qui me semble leur responsabilité essentielle aujourd'hui : légitimer le fait d'être payé pour travailler librement avant 60 ans. Disons dès 18 ans. De quoi s'agit-il ?

Distinguons le travail contraint, celui qui est fait pour un employeur (ou, en cas de travail indépendant, sous la contrainte des fournisseurs ou des clients) et le travail libre, celui par exemple des retraités (ils travaillent bien sûr ! ), sauf s'ils sont très malades, mais sans rien devoir à quelque employeur ou marché que ce soit. Ils bricolent, militent, administrent les communes ou les caisses de sécurité sociale, emmènent en voyage leurs petits enfants.

La principale conquête des travailleurs dans l'Europe continentale au 20° siècle est que le salaire reconnaît non seulement le travail contraint, mais aussi une partie du travail libre. Il paie non seulement le temps aliéné à la mise en valeur du capital, mais aussi le temps libéré par les gains de productivité du travail contraint. Le salaire compte aujourd'hui 40% de cotisations sociales qui servent à cela. Plus ou moins bien. Plutôt bien pour les retraités justement. Pendant 5, 10, 20 ou 30 ou 40 ans, ils sont payés pour travailler librement, et c'est là la raison essentielle du bonheur de tous ceux d'entre eux qui sont réellement payés, c'est-à-dire dont la pension remplace correctement (à 80% pour ceux qui ont une carrière complète, en moyenne) leur dernier salaire d'activité. Cela dit, il reste tous ceux qui ont une toute petite pension (par exemple les veuves dont la pension de reversion est de moins de 3000 F par mois) et ceux qui, bien que correctement payés, vivent mal la fin de leur travail contraint qui leur offrait, en prime de l'aliénation, la chaleur du collectif et l'encadrement de leur activité. Etre payé pour travailler librement, ça s'apprend !

Mais les retraités sont les seuls aujourd'hui à être payés pour travailler librement. Ce n'est pas le cas des chômeurs, qui loin d'être payés paient au prix fort leur temps libre. Ni celui des jeunes, qui étudient sans salaire, avec tous les effets pervers que cela induit. Ni celui des actifs occupés, dont le temps de travail contraint est très supérieur à ce qu'il pourrait être si les gains de productivité du travail étaient utilisés à le réduire.

C'est donc largement aux retraités qui perçoivent une pension proche de leur salaire d'activité que revient la responsabilité de diffuser leur expérience dans tout le corps social : à condition bien sûr qu'ils ne s'accrochent pas, comme ils le font trop souvent encore, à l'idée que leur pension est du salaire différé, la contrepartie de leur travail contraint passé dont ils n'auraient pas dépensé tout le salaire. Ce ne sont évidemment pas les cotisations passées des retraités qui financent leur pension : par leur lutte pour l'augmentation des salaires qui s'est traduite par une hausse des cotisations sociales dites " patronales ", ils ont conquis le droit d'avoir une part dans la richesse créée aujourd'hui par les travailleurs d'aujourd'hui. Les retraités touchent du salaire (évidemment né de la valeur créée par le travail contraint d'aujourd'hui) sans aucune contrepartie en travail contraint de leur part. Et c'est à eux de proclamer qu'il est tout aussi légitime que les chômeurs soient payés, ou les étudiants. Et que les actifs occupés doivent être payés pour un travail contraint très réduit : celui par exemple des universitaires, qui n'est que de quelques centaines d'heures par an en présence des étudiants sans que l'université s'effondre.

Pour changer le travail contraint, il faut payer le travail libre.

Et pas seulement le travail libre hors de la relation de travail : le travail libre des employés eux mêmes. Ici il faut lever une ambiguïté. Il ne s'agit pas du prétendu travail libre des cadres, qui ne comptent pas leur temps, comme on dit : même non vérifié quant à sa durée, leur temps de travail est fait entièrement de travail contraint. Ni, a fortiori, des temps d'astreinte, des trous dans l'emploi du temps quotidien, des temps partiels imposés aux femmes ou aux jeunes : il n'y a aucune liberté du travail là. Ni des salariés au placard que l'entreprise continue à payer hors de tout travail contraint. Le temps libre payé, à conquérir sur les lieux de travail et plus largement dans la relation de travail (en cas de télétravail par exemple), c'est celui que passeront librement les salariés, lorsque leur temps contraint aura été considérablement réduit, pour travailler comme ils l'entendent, sur des objectifs définis individuellement ou après délibération collective.

Résumons : le maintien du salaire en cas de chômage fait du salaire un droit inaliénable et le temps passé en entreprise, payé par le salaire, est essentiellement du temps libre : alors le temps contraint change de nature, l'imposition patronale peut être dépassée. Le salaire devient l'instrument décisif de dépassement du salariat. Retraités, à l'action !

Bernard Friot